Dans le système du yoga classique, l’esprit comporte une partie matérielle immanente, indissociable du corps et du vécu, le mental (citta), et une partie immatérielle, purement spirituelle et transcendante : la conscience universelle, fenêtre lumineuse ouverte sur tous les possibles et sur une confiance absolue en la vie, Purusha.
Au quotidien, la conscience est vécue comme immanente, conscience d’être vivant, d’avoir un corps, de respirer, de voir, d’entendre, de bouger. Être conscient, c’est toujours avoir la conscience « de » quelque chose.
Il peut paraître abstrait de poser l’existence d’une «conscience en soi» ou d’une «conscience absolue». Pourtant, ces formules désignent une expérience existentielle décisive, qui est précisément l’objectif central du yoga : sentir la dimension absolue de toute expérience relative, sentir l’universel dans le particulier, la transcendance dans l’immanence, le déconditionnement dans le conditionnement.
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L’amitié
Prenons la notion d’amitié. Voir un ami transforme immédiatement notre rapport au monde: le ciel, les arbres et la terre entière paraissent plus aimables. Cette ouverture de l’amitié particulière (relative et conditionnée) vers une amitié universelle (aimer la vie, les gens, la lumière) est typiquement une expérience «transcendantale».
La transcendance n’est pas ailleurs: elle est ce passage du particulier à l’universel, du relatif à l’absolu. L’amitié absolue n’est pas une amitié parmi d’autres, elle est l’ouverture à toutes les amitiés possibles. Voir un ami nous initie à cette dimension d’universalité qui ne se referme plus, si on sait la reconnaître et la protéger. Tout le travail spirituel du yoga est de cultiver et stabiliser cette ouverture à l’absolu, contenue en germe dans les plus petites joies de la vie.
Comme toute transcendance, Purusha se donne d’abord comme abstraction métaphysique. Mais le yoga n’est pas une croyance: c’est une pratique à méditer, vivre, réaliser, incarner.
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La liberté
On oublie souvent que la liberté est aussi une abstraction métaphysique. Vivre dans un pays qui exalte la liberté ne garantit pas qu’elle soit ressentie comme une évidence intime.
Quelqu’un traversant une mauvaise passe peut dire: «je ne me sens pas libre, peut-être qu’au fond je ne l’ai jamais été». On voit alors que la liberté est relative, dépendante de conditions favorables. Parler de «liberté en soi», indépendante des circonstances, n’a aucun sens pour celui qui va mal et se sent enfermé: il faut d’abord aider à recréer les conditions minimales qui rendent possible l’expérience vécue de la liberté.
L’esprit du yoga est pragmatique: c’est parce qu’on aime une chose avec intensité, qu’on peut concevoir l’amour inconditionnel, c’est parce que l’amour nous rend libres qu’on peut pressentir une liberté absolue, c’est parce qu’on est conscient d’aimer qu’on peut percevoir, en soi et à travers soi, la conscience pure qui transcende tout. Sans réalisation matérielle minimale, aucune réalisation spirituelle, n’est possible. Libérer son esprit, c’est l’ouvrir au possible.
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Le mental matériel (citta)
Le mental matériel (citta) comporte trois fonctions hiérarchisées et synergiques: manas, ahamkara, buddhi.
1) Manas est l’espace intérieur confus où surgissent, sans ordre ni centre, sensations, perceptions, émotions et pensées. Manas est la scène agitée de l’expérience brute.
2) Ahamkara est le moi, le principe d’unification qui rassemble les contenus mentaux. «C’est moi qui pense, qui ressens». Le moi est nécessaire au quotidien, mais le yoga nous apprend à en diminuer l’intensité.
3) Buddhi est l’intellect qui distingue et clarifie. «Ceci est une réaction égoïste, ceci est une sensation pure, ceci est une pensée claire». Il organise, classe et oriente vers une décision sensée.
Ces trois fonctions ne peuvent produire l’expérience consciente (citta) sans l’apport lumineux de Purusha.
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Le mental matériel transcendé par l’ouverture aux possibles (Purusha)
Purusha est le principe spirituel, immatériel et lumineux, la pure ouverture d’esprit qui transcende Prakriti, notre nature matérielle (le corps, le mental, le monde).
A court terme, le yoga vise à stabiliser les fluctuations du mental (citta) en distinguant clairement la partie matérielle de l’esprit (manas- ahamkara- buddhi) de son principe d’ouverture universelle (Purusha).
C’est en expérimentant les mouvements du mental, non pour eux-mêmes mais pour l’ouverture qu’ils permettent, qu’apparaît la présence immuable de Purusha. Refuser citta, vouloir le réduire au silence absolu, c’est comme refuser l’amitié particulière en prétendant aimer directement l’amitié universelle, ou refuser toute expérience concrète de liberté en voulant atteindre directement la liberté absolue. C’est dans l’expérience vécue des fluctuations mentales, quand elles sont observées, clarifiées et dépassées, que se manifeste la conscience pure. Purusha n’est pas séparé de citta, il est ce vers quoi citta s’ouvre, comme une fenêtre heureuse qui ne prend sens que par la lumière du monde qu’elle laisse entrer.
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