La spiritualité se résume-t-elle à éviter les conflits?
Comme la philosophie, comme la politique, La spiritualité est un lieu d’expression vivante, qui comme tout ce qui est vivant est naturellement conflictuel. La philosophie englobe des philosophies, la politique englobe des politiques et la spiritualité, surtout quand elle se veut universelle, englobe des spiritualités naturellement en conflit les unes avec les autres.
Se tournent vers « la » spiritualité des personnes intolérantes aux conflits, à toute manifestation de conflictualité, à tout désaccord appuyé, à la violence inhérente à toute communication verbale authentique.
Ces personnes intolérantes au conflit, attendent des enseignants spirituels un discours consensuel, basé sur le refus de hiérarchiser, de porter des jugements, de dénoncer frontalement des comportements jugés mauvais.
La spiritualité, noyautée par les intolérants au conflit, devient non jugeante, non critique, non réflexive, non pensante, et même non démocratique puisqu’elle a tendance à rejeter les opinions tranchées et hostiles à la liberté des autres. L’élément naturel de la démocratie, c’est en effet la confrontation d’opinions cherchant à rallier les opinions es, autres pour agir collectivement sur le monde de manière coordonnée.
Ce discours consensuel a pour fonction de masquer les conflits, de ne pas tolérer d’opinion de prise de position séparatiste qui rappellerait au groupe qu’il est constitué d’entités autonomes susceptibles de rentrer à tout moment en conflit.
La spiritualité consensuelle est souvent marquée par la vision d’une non dualité non hiérarchisante qu’on pourrait résumer en un principe spirituel: la conscience est répartie également partout dans les êtres vivants et même dans les objets.
Comme « la » conscience ne rentre pas en conflit avec elle-même, pratiquer « la » spiritualité c’est éviter le conflit en tenant un discours neutre et englobant.
Pour les personnes comme le signataire de ces lignes, toute vie sociale authentique implique nécessairement des conflits d’opinion, des conflits d’intérêts, perçus comme naturels.
La vision de la spiritualité comme espace extérieur consensuel non conflictuel veut dominer et rend la vie de ceux qui n’ont pas, de problèmes à s’opposer les uns aux autres, à exprimer des désaccords et à coexister dans le désaccord, parfaitement irrespirable.
Qui a raison? La spiritualité est elle ou non un espace extérieur on conflictuel?
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La spiritualité est le goût pour le mystère. Il y a des chercheurs scientifiques « matérialistes » très spirituels, justement parce que la matière est pleine de mystères. Il y a des personnes soit disant plus « spirituels » que les autres parce qu’elles parlent aux défunts, aux esprits mais qui n’ont pas le sens du mystère, du questionnement infini.
Quiconque récite son catéchisme dogmatique (la croyance à l’âme éternelle ou la non-croyance à l’âme éternelle) est le contraire d’une personne spirituelle. Sauf si ce dogme relance l’élan vers la levée infinie des mystéres, vers le désir d’en savoir plus, le désir d’étudier et de comprendre. Une personne spirituelle se définit davantage parce qu’elle ne sait pas que par ce qu’elle sait.
Beaucoup cherchent dans le yoga du réconfort immédiat, une forme d’évidence intérieure. D’autres recherchent une spiritualité du questionnement, du doute actif, de la lente conquête de soi, profondément libératrice.
Le besoin de méthode rassurante, de prêt-à-penser est à l’opposé de la disposition spirituelle intérieure: la curiosité lucide, l’inconfort fertile de la recherche.
Le mystère est le lieu même de la spiritualité, nul besoin de Dieu, ni d’arrière-monde, juste des lois naturelles qui son spirituelles parce qu’on a du mal à les, saisir, à les voir, à les, comprendre. La spiritualité est le mystère du réel lui-même, de sa profondeur et de notre capacité à l’interroger.
La spiritualité n’a nul besoin d’être connecté à des croyances surnaturelles, elle est une posture mentale, une manière d’habiter l’inconnu avec ouverture, curiosité, et respect du mystère. Elle réconcilie poésie et science dans une seule attitude, celle de la recherche vivante.
Ce ne sont pas les matérialistes qui sont froids, ni les spirituels qui sont profonds, ce sont les dogmatiques, de tous bords, qui tuent l’élan vers le mystère. Ce qu’il faut valoriser, ce n’est ni le contenu des croyances, ni l’identité des discours, mais l’orientation intérieure. Cherche-t-on vraiment à comprendre ? Ou se satisfait-on d’un récit prêt-à-penser, religieux ou scientifique ?
Je propose une spiritualité émerveillée, sans religion, sans superstition, une spiritualité du questionnement, de la quête du sens des choses, de la non-saturation du sens.
La spiritualité est centrale dans la pratique du yoga.
Le yoga classique est une métode de développement spirituel visant la libération intérieure et l’apaisement du mental par la discipline corporelle.
De manière générale, la spiritualité peut être doctrinale ou non, selon les contextes. Elle peut être individuelle ou collective, formalisée ou intuitive. La religion, quant à elle, peut être vue comme une structure qui porte la spiritualité, mais on peut très bien vivre une spiritualité sans structure spécifique pour la soutenir.
Il y a, par exemple, des chrétiens non pratiquants qui adhèrent globalement à la doctrine chrétienne mais n’ont pas besoin de ritualiser leur foi.
Le yoga n’est pas une religion mais c’est assurément une spiritualité. Est-ce que la spiritualité du yoga est doctrinale?
Beaucoup de gens pratiquent le yoga de manière laïque et universelle, en se concentrant sur la méditation, la respiration, l’harmonie corps-esprit. Cette approche met l’accent sur la spiritualité intérieure, sans attachement à une doctrine précise.
Le yoga est plus proche sans doute d’une pratique artistique que d’une pratique doctrinale. L’art peut être un canal universel d’expérience spirituelle, traversant les frontières religieuses et culturelles, tant pour l’artiste que pour le spectateur.
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Je distingue tois types de spiritualité: la populaire, la mystique et la moderne.
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1) La spiritualité populaire
La spiritualité populaire rêve d’un monde meilleur très comparable au nôtre, la souffrance, les malheurs et la misère en moins.
La spiritualité populaire rêve de consolation.
La spiritualité populaire rêve d’une vie éternelle, sans souffrance et sans frustration, dans un paradis où s’établir, avec toutes les choses et toutes les personne qu’on aime.
Pour accéder aux plaisirs simples du paradis des relations heureuses, il convient d’être bien élevé, de faire ses devoirs, d’être discipliné et serviable avec les autres, de pratiquer une morale de bon sens qui privilégie l’être ensemble et modère l’avoir égoïste. Si toutes ces conditions sont remplies de bon cœur, dans cette vie ou dans une autre, le tour est joué, le paradis peut arriver .
Notons que le texte des yoga-sutras de Patanjali ancre sa méthode de dévoppement spirituel dans une moralité frappée au coin du bon sens (les 5 yamas) et une discipline éthique privée bien balisée (les 5 niyamas). On y retrouve en filigrane les trois grands vœux monastiques universels, au fondement de toute vie sociale altruiste:
– le vœu d’obéissance, obéissance à la loi commune plutôt qu’à son seul caprice,
– le vœu de pauvreté, « pauvreté » au sens de « volonté de ne pas s’enrichir sur le dos des autres », au sens de préfèrer l’être ensemble et le partage au tout-garder-pour-soi,
– le vœu de chasteté, la notion de « chasteté » étant à prendre au sens non littéral d’une éthique de l’empathie pour autrui. Il s’agit de penser avec son cœur et pas, seulement avec son sexe, par exemple en ne mélangeant pas la vie sentimentale privée et le travail, en ne faisant pas d’enfants à droite à gauche, en restant loyal et fidèle à toutes ses obligations familiales, autant que faire se peut.
La spiritualité populaire, classiquement, évoque un arrière-monde immatériel où vont les âmes après la mort, enfin libres, détachées de la trivialité corporelle, de manière provisoire (avant la prochaine réincarnation) ou définitive (au paradis ou en enfer selon ses actes.)
Notre sensibilité occidentale est marquée par la croyance chrétienne que nous n’avons qu’une seule vie, vie suivie du jugement de Dieu post mortem qui décidera de la manière dont nous passerons l’éternité, mais aussi par les idées de penseurs comme Pythagore ou Platon(eux-mêmes influencés par des idées venues d’Égypte, d’orient, ou d’Inde) qui croyaient à la métempsychose: la transmigration des âmes.
Selon cette croyance, l’âme immortelle passe de corps en corps et se réincarne en fonction de ses choix et actions passés.
Nous pouvons oberver que l’idée de réincarnation est l’extrapolation métaphysique de ce qui se passe dans l’espace bien réel d’une vie humaine. De son vivant, on peut déménager, on peut « changer de vie », on peut changer de famille, on peut changer de conjoint, mais on découvre, tôt ou tard, qu’on reste hanté par les figures du passé qui nous jugent et veulent parfois même nous punir de les avoir trahis.
L’idée d’un paradis spirituel post mortem est d’autant plus forte qu’il est impossible de s’entendre avec tout le monde. La spiritualité populaire répond sur le mode imaginaire à tout ce qui ne va pas dans nos vie.
Le yoga, dans sa version populaire, va lui aussi mobiliser des images et des paroles consolantes.
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2) La spiritualité mystique
La spiritualité mystique rêve d’un état de conscience pure et abstraite, sans monde matériel, sans monde spirituel non plus, sans monde d’aucune sorte. Juste la béatitude détachée,revenue de tout, immobile, minimaliste, ascétique. La branche mystique de la spiritualité se reconnaît au fait justement que la majorité la considère comme une curiosité marginale, populaire par son impopularité même.
Le concept mystique de samadhi, état de conscience sans objet, au delà de tout mouvement mental, de toute dualité. Ce n’est pas une expérience figurative du monde, au sens commun et populaire, ce n’est d’ailleurs même pas une expérience, mais une extinction de toute expérience. Le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch, dans l’Histoire de l’art, est un excellent exemple de représentation d’un état mystique comme le samadhi.

La spiritualité mystique, ultra minoritaire, a toujours coexisté avec la spiritualité populaire. C’est très visible dans le yoga, originellement mystique et dédaigneux du monde, ce qui l’a fait tombé dans l’oubli même dans son pays d’origine en Inde est redevenue populaire en reconnaissant le corps et le monde (beaucoup le corps, très peu le monde) comme champs d’explorations infinies.
Le yoga mystique est expliqué dans les yoga-sutras de Patanjali, texte qui parle aussi peu des affaires du corps que des affaires du monde, sinon pour inviter à s’en défaire. Le samadhi, le détachement intérieur, est présenté comme le seul objectif valable à atteindre. Il n’est aucunement question dans les Yoga-sutras de karma ou de réincarnation. Le bien-être, dans ce monde-ci ou dans un autre n’est pas le sujet,puisque le sujet est de libérer de tout désir autre que celui e, se détacher de tout.
Si le yoga est devenu si populaire aujourd’hui, c’est parce qu’il ne met plus du tout en avant sa tendance mystique et sa déconsidération du monde. Le corps n’est plus une simple échelle qu’on abandonne une fois qu’on en a monté tous les barreaux, c’est un monde à célébrer et à explorer.
La spiritualité mystique est centrée sur la vision d’un absolu transcendantal.
Par « absolu transcendantal », il faut entendre la libération de la dualité matière-esprit. Pas question, dans cette vision, de rassembler tout ce à quoi on est attaché au paradis (sinon, la spiritualité mystique serait populaire, ce qui est loin d’être le cas). L’idée est de devenir un pur concept, libre de tout, libre de toute forme matérielle, libre de toute forme spirituelle, conditionné par rien, limité par rien, éternel, infini. Bref, devenir une pure potentialité immobile et, par dessus tout, ne plus jamais se réincarner en quoi que ce soit, ne rêver de de ne devenir rien d’autre que ce qu’on est déjà.
Dans la tradition mystique indienne, qui est l’une des formes de cette spiritualité radicale, on appelle cette quête spirituelle « chercher à sortir du cycle du samsara », ne plus avoir aucun désir d’incarnation sous quelque forme que ce soit.
La quête spirituelle populaire est celle d’un monde meilleur que, faute de trouver ici, on projette dans un arrière-monde.
La spiritualité mystique considère que le meilleur des mondes possibles ne remplacera jamais l’absolu transcendant libéré et sa béatitude infinie, inconditionnée et inconditionnelle.
On le voit, la quête spirituelle qu’elle tende vers la désincarnation des anges qui planent dans l’invisible sans jamais avoir besoin de faire caca ou la réincarnation en un être plus ou moins distingué, a évidemment beaucoup à voir, non seulement avec la honte du corps, la honte des fonctions et besoins corporels « animaux », mais aussi avec les conflits familiaux et amoureux non résolus.
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Le yoga, en un sens, est une métode de « guérison psychologique et spirituelle », avec de gros guillemets, fondée non pas sur la compréhension de son passé familial et traumatique (ça, c’est un travail d’identification et d’éclaircissement à faire ailleurs), mais sur l’observation et l’harmonisation des mouvements des énergies internes dites « subtiles ».
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3) La spiritualité moderne
La spiritualité moderne, quant à elle, comme son nom l’indique, séduite par le progrès technique moderne, cherche à décentraliser l’obssession tragique de la souffrance pour mettre à la place une spiritualité réaliste tournée vers la reprise en main de l’usage conscient et responsable de la planète.
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Ce qui exige effectivement des trésors de subtilité, c’est d’arriver à distinguer le moment où on est en train d’observer son âme toute nue et le moment où on est juste en train de se regarder le nombril en attendant le besoin d’aller aux toilettes.

à la frontière du physiologique et du psychologique où l’on se demande sans cesse s’il est possible de voir son âme directement en arrivant à dépasser la, simple perception du corps.
On n’est clairement pas en train d’observer son transit intestinal et de se demander à quelle heure il sera nécessaire de se vider les boyaux, dans la petite pièce dédiée à cet évènement à caractère on ne peut plus privé, ce qui présenterait l’inconvénient de nous ramener aussitôt au stade animal.
Ce modèle de réincarnation est profondément ancré dans une vision pyramidale spéciste de l’évolution qui pose que l’être humain de par son langage spécifique, par son écriture, par sa vaste conscience, correspond à un niveau d’évolution spirituelle et culturelle supérieure à tous les autres.
Le rapport pudique au corps en ce qui concerne notamment la défécation, la sexualité, dont sont dépourvus les autres espèces, sera perçu comme une marque de pureté, d’élection divine, une capacité de purification décisive.
L’être humain a évolué, culturellement et spirituellement, dans une condescendance méprisante, plus ou moins appuyée selon les cultures, à l’égard de ses propres besoins biologiques, hygiéniques, alimentaires, sexuels, physiologiques en général.
On ne comprend rien à l’imaginaire spirituel, si on ne voit pas qu’il est fondé sur un besoin de se distinguer radicalement des animaux.
Être spirituel, au sens historique, c’est avoir le sens de la pudeur.
En Inde, où le corps est davantage que chez nous un outil d’élévation spirituelle, au même titre que chez nous les pensées nobles et les bons sentiments, ce même corps est l’objet d’un soin hygiéniste purificatoire obsessionnel.
Purifier son corps, purifier son âme, rêver de devenir un être d’exception, un noble ou un ange, se sentir supérieur aux bêtes qui ne partagent aucun de ces désirs clivants, de manière aussi centralisée, voilà qui nous donne une vision de la, spiritualité plutôt antianimale et antinaturelle.
La spiritualité c’est d’abord le désir de dépasser son nature animale visible en se cachant pour déféquer et avoir des rapports sexuels et ses ensuite fantasmer sur la possibilité de transcender le visible pour atteindre une autre dimension où, définitivement nous pourrons vivre comme de belles âmes, de purs esprits débarrassés définitivement du transit intestinal et des pulsions sexuels adultères.
Les mouvements symboliste et romantique du XIXème siècle, traduisent une profonde aspiration à un arrière-monde spirituel, une échappée de la condition matérielle vers une réalité transcendante ou une vie après la mort.

Sont considérés comme « spirituelles » plusieurs types de personnes, mais notamment celles qui vivent en sursis, comme enfermées dans une salle d’attente sans issue, inconsolables devant les horreurs et les trivialités de ce monde et convaincues que « la vraie vie est ailleurs ».
« Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. (…) Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme. (…) Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie: ‘N’importe où! n’importe où! pourvu que ce soit hors de ce monde!‘ » (Charles Baudelaire, ‘Anywhere out of the world’, Petits poèmes en prose, 1869)
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Préambule
Avant d’entrer dans le vif du sujet, je tiens à préciser que je suis athée depuis toujours, j’ai reçu un éducation morale républicaine laïque classique dans un milieu persifleur et condescendant à l’égard de « ceux qui ont besoin de croire en Dieu. »
Mon opinion sur la croyance en Dieu est la même que celle exprimé par Sigmund Freud dans son livre sur la religion « L’avenir d’une illusion ». Dieu est une projection des désirs infantiles. Comme les enfants dépendent de leurs parents pour leur protection et leur sécurité, les adultes, restés de grands enfants confrontés à l’angoisse de la vie et de la mort, au mystère du sens profond de la vie, projettent ces sentiments sur une figure paternelle toute-puissante, qu’ils appellent Dieu. La religion est alors vue comme une sorte de névrose collective, utile peut-être à un moment de l’histoire humaine, mais appelée à disparaître avec le progrès de la rationalité.
Je parlerai donc de la spiritualité de manière rationnelle,en faisant totalement l’impasse sur la croyance en Dieu dont je n’ai jamais ressenti ni la présence ni l’absence,sinon en tant que symbole porteur de toutes les qualités qu’on attribue à un être tout puissant.
mais j’ai, comme tout un chacun, reçu une éducation morale basée sur la primauté du partage et de l’équité sur toute
On le voit, la quête spirituelle qu’elle tende vers la désincarnation des anges qui planent dans l’invisible sans jamais avoir besoin de faire caca ou la réincarnation en un être plus ou moins distingué, a évidemment beaucoup à voir, non seulement avec la honte du corps, la honte des fonctions et besoins corporels « animaux », mais aussi avec les conflits familiaux et amoureux non résolus.
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