« Le yoga est la suspension des fluctuations du mental. » (et pour dire les choses de manière plus pédagogique: « Le yoga c’est réfléchir avant d’agir, s’entraîner beaucoup afin de pouvoir, d’autant mieux ensuite, agir sans avoir besoin de réfléchir. » Cf la notion de « drill« .
Sanskrit: योगश्चित्तवृत्तिनिरोधः
Translittération: Yogaś citta-vṛtti-nirodhaḥ
Yogaḥ, le yoga (une pratique posturale sans intervention du mental qui vise la conscience méditative pure)
Citta (chitta), c’est le « mental » au sens large: les fonctions sensorielles (« quelles sont les sensations que me donnent la posture? » ) intellectuelles (« quel est le but recherché par ma posture? »), cognitives (« quels sont les paramètres techniques à respecter pour bien faire ma posture? »), l’imagination (« Est-ce que la posture telle que je m’imagine en train de la faire correspond bien à la posture telle que le miroir me la montre? »), la mémoire (« Est-ce que je n’ai rien oublié dans ma posture? »), l’ego (« Est-ce que suis fier de ma posture? »), etc.) et aussi l’ »esprit » ou la « conscience », au sens ordinaire et conditionné de la vie tous les jours (« quelles sont les émotions que je traverse dans la posture? »).
Vṛtti (vrittis): « fluctuations », « agitations », « modifications », « variations », « mouvements ».
Nirodhaḥ: « suspension », « arrêt », « cessation », « suppression », « contrôle », « stabilisation », « pacification », « orientation ».
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L’arrêt complète de la pensée dans la pratique suppose que la pratique est devenue une habitude. Se laver les dents, faire la vaisselle, conduire sa voiture sur une route que l’on connaît par cœur, c’est du yoga au sens strict du terme. Le yoga à vocation à devenir une routine quotidienne.
Le yoga, en tant que pratique posturale physique, comprend deux phases préparatoires et une phase exécutive.
1) Réfléchir avant d’agir (« Que va contenir ma séance comme postures et comme intentions réflétant tel ou tel aspect de l’enseignement du yoga? », « Comment faire ma prochaine posture? », « Est-ce que j’ai envie d’une séance créative, improvisée, ou totalement classique? » )
2) Agir en réfléchissant (« Est-ce que je fais bien ma posture? », « Est-ce que je me souviens de ce que j’ai prévu de faire après? »)
3) Agir sans réfléchir, faire son yoga par cœur comme on conduit sa voiture, sur une route habituelle, de manière concentrée, vigilante, détendue, le mental et les émotions totalement réduites au silence.
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Là où la psychologie occidentale cherche à optimiser les fonctions mentales, au nom d’une présence optimale au monde, au nom de la performance sociale et de la productivité maximale, les yoga-sutras proposent une autre voie: le recentrage méthodiques sur des principes moraux et éthiques universelles (yamas+ niyamas), le recentrage de la performance sur la présence à un paramétrage postural (asanas) et respiratoire-énergétique précis (pranayama), par le retrait intérieur concentré sur une observation protocolaire d’un ensemble de paramètres corporels proprioceptifs (pratyahara+ dharana), le tout concourant à un état méditatif caractérisé par une grande sérénité (dhyana) et un accès ouvert à un état de transcendance absolue (samadhi).
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L’ »arrêt des fluctuations du mental » comprend plusieurs opérations: l’élimination du superflu du champ de la conscience, la concentration de l’esprit sur l’essentiel vital et, après les avoir préalablement identifiées et disciplinées, l’extinction progressive des activités mentales dans leur ensemble, même celles qui semblent utiles et nécessaires dans une logique cognitive.
Le yoga est une dynamique de désencombrement radical, pas simplement fonctionnelle mais existentielle.
Mais alors se dit-on? Ce projet d’abolition du mental, n’est-ce pas de la folie pure? Quid de l’esprit critique? Quid du doute philosophique? Quid des raisonnements logiques et méthodiques? Quid de la prévention des dérives sectaires? Quid de la lutte contre la bêtise? Quid de la pensée complexe? Quid de l’idéal républicain d’émancipation intellectuelle? Quid de la philosophique? Quid de la curiosité scientifique? Quid de la quête artistique? Quid de la créativité? Quid de la conscience morale? Quid de la conscience politique? Quid de la conscience écologique? Est-ce que tout ce qui nous occupe l’esprit, est-ce que tout ce qui nous passionne à longueur de journée? Est-ce que toute notre vie mentale revient à se battre contre des moulins?

Toutes nos fluctuations mentales, est-ce que sont l’équivalent des moulins de Don Quichotte qui nous, empêchent d’accéder à la véritable paix intérieure, silencieuse, innocente, indifférente aux bruits extérieurs?
Dans les Yoga-sutras, le mental (ou chitta) est vu comme un ensemble de modifications mentales, un flux incessant de jugements, de pensées, d’émotions, d’attentes, de préjugés, de conditionnements, d’interprétations fausses, d’impressions vagues et autres illusions qui concourent toutes à obscurcir la conscience pure (drashta, purusha, le Soi, Brahman, shiva).
Patanjali parle du mental indiscipliné, soumis aux bas instincts égoïstes et grégaires, comme d’un obstacle majeur à l’atteinte du samadhi, cet état d’âme déconditionné, libéré, état de concentration et d’union avec la conscience pure.
Le yoga se définit comme l’ensemble des méthodes pour calmer les fluctuations du mental (les vrittis) afin d’arriver à voir le monde tel qu’il est et à nous voir nous-mêmes tels que nous sommes, sans l’entrave des pensées autocentrées et chauvines, sans l’entrave de l’ego individuel et sans l’entrave de l’ego d’espèce (le spécisme instinctif, hautement préjudiciable à la protection de la planète.)
Cette déconsidération du « mental » (perçu comme intrinsèquement égoïste) ne vient pas que du yoga, même si le yoga classique en fait la base tacite de sa discipline. C’est un thème universel, surtout dans les traditions qui cherchent un salut, une libération, un apaisement profond.
Le mental est-il l’ennemi à abattre un singe à apprivoiser?
Dans les traditions, orientales comme occidentales, on trouve des penseurs qui ont vu dans l’activité mentale des risques d’excès en tout genre: de dogmatisme sectaire, d’irrationalisme, de perte du sens commun, de déviance grave, un obstacle à la paix intérieure et à la vérité.
Chez les Grecs anciens, les stoïciens comme Épictète ou Marc Aurèle considéraient que les passions, issues de jugements erronés du mental, perturbaient l’âme. Le sage était celui qui atteignait l’ataraxie, l’absence de trouble. On est très proche ici de l’idée d’apaiser les vrittis, les « fluctuations » mentales.
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Pour approfondir notre réflexion, il faudrai définir le mental et son incompatibilité supposée avec le yoga, incompatibilité qui sommerait de faire un choix unique: soit on choisit de se mettre sérieusement au yoga, soit on décide de cultiver toutes ses facultés mentales, cognitives, imaginatives, sensorielles (se souvenir, anticiper, analyser, théoriser, douter, imaginer, fantasmer, bricoler, assembler, associer, agencer, déconstruire, réagencer, comparer, classer, sélectionner, essayer, questionner, etc.)
Le mental est vu par Patanjali comme irrémédiablement déraisonnable et subjectif. Mais, qu’est-ce alors que la raison, n’est-ce pas le mental purifié de l’ego, objectif et raisonnable?
L’esprit au sens commun (chitta, manas, buddhi, ahaṃkāra) n’est pas un ennemi à vaincre, mais un outil à affiner, parfois à dépasser, mais aussi à mettre au service d’une voie intérieure, artistique, ou scientifique.
Éloge du mental
Toute la civilisation humaine, tous les écosystèmes culturels, toutes les appartenances identitaires, toutes les façons de faire du yoga, sont, sans aucune exception, des productions du mental.
C’est le mental qui structure le réel, construit des maisons, des routes, des réseaux de communication, des sources fiables de nourriture, d’énergie, d’eau potable. C’est le mental qui cherche des remèdes, construit des hôpitaux, assainit les eaux usés, c’est le mental qui assigne une place adaptée à chacun dans un système heureux de solidarité sociale tournée vers l’intérêt général, planète et environnement compris.
La pratique du yoga n’implique ni l’arrêt de la civilisation, ni l’arrêt de la mental, ni le renoncement à sa culture: le yoga implique juste la mise entre patenthèses de tous les désirs humains superflus.
Un tapis, un coussin, un toit, du chauffage et le recentrage sur l’essentiel, c’est ça qui compte. Le reste, on s’en occupera plus tard.
Maintenant, je n’ai pas faim, je n’ai pas soif, je tiens de mon mieux dans ces postures certes exigeantes mais elles me font du bien, elles me disciplinent elles me structurent, elles canalisent mon élan vital. Au fond, je n’ai besoin que d’amitié paisible, de fidélité, de reconnaissance mutuelle et d’exercices stimulants.
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Le mental exige t-il l’arrêt du yoga et, réciproquement, le yoga exige t-il l’arrêt du mental? Non. Le yoga demande juste l’arrêt de l’agitation, de l’impatience, de la colère, de la frustration chronique, au nom de la « grande sérénité » , du fait éternel d’exister toujours et partout, sous une myriade de formes. Le yoga c’est l’excerbation du sens poétique, de la capacité de se relier à tout, de voir l’univers comme une immense famille élargie. Famille parfois compliquée, souvent dysfonctionne le, certes, mais famille avant tout.
Le mental est-il naturellement agité, excité comme un singe ivre à tendance bipolaire, alternant toute la sainte journée entre des pics d’euphorie et des gouffres d’amertume? Oui. Être dans le mental, c’est être dans la matière, dans le concret, dans la vraie vie, les pieds sur terre, avec la tête farcie de décisions personnelles et collectives difficiles à prendre, difficiles même à identifier clairement, avec des choix parfois cornéliens: toutes ces causes justes qui nous sollicitent de toute part, quelle tumulte!
Mais quelle paix aussi au fond…
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Au risque de passer par des ascenseurs émotionnels, nous, aimons notre mental, nos souvenirs, nos pensées, ce sont des références, des sources d’inspiration, des marqueurs identitaire, des marqueurs de sens, des signes de vie. Nous avons besoin de penser pour faire nos deuils, pour tamiser le passé, en garder le meilleur et le transmettre à l’avenir.
Le phénomène même de notre liberté de conscience, de notre sens moral, repose sur des moments, d’indécision, d’incertitude, où nous hésitons à prendre tel ou tel parti, à essayer de manger à tous les râteliers ou encore à exercer notre droit de nous abstenir de toute prise de position.
Penser, ça sert à agir, à Innover, à sortir de la routine, à se montrer créatif, à envisager toutes les options possibles, à tenir compte de toutes les conséquences de ses choix.
Penser c’est programmer des actes, les assumer, exercer son libre-arbitre, se faire un bon karma ou au moins l’améliorer.
L’arrêt des fluctuations du mental c’est le moment où le débat intérieur s’arrête pour laisser la place à la prise de décision, au passage à l’acte.
Cet aphorisme, le plus célèbre des yoga-sutras de Patanjali, est passé dans la culture populaire sous la forme: « Méditer, c’est ne penser à rien. »
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